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Ehpad : le cri d’alarme d’une infirmière

En alertant via les réseaux sociaux sur les conditions de vie des patients placés en Ehpad, Mathilde Basset, 24 ans, a relayé la souffrance de toute une profession.

Maud Le Rest
Rédigé le , mis à jour le
Le statut de Mathilde Basset a été partagé plus de 20 000 fois.

"Je suis dans une usine d'abattage qui broie l'humanité des vies qu'elle abrite." Dans un statut Facebook, Mathilde Basset, ancienne infirmière de 24 ans, fait part de son désarroi quant au sort réservé aux résidents de l'Etablissements d’hébergement pour les personnes âgées dépendantes (Ehpad) du Cheylard (Ardèche), dans lequel elle a travaillé trois semaines, après deux mois passés au Centre Hospitalier de la commune. Aujourd’hui, elle a démissionné, mais son message a été partagé plus de 20 000 fois. Les interviews s’enchaînent, et les médias relaient son témoignage.  "Je ne sais pas pourquoi ma lettre, plutôt qu’une autre, a été aussi partagée. Je ne m’attendais pas à ça", confie Mathilde Basset à Allodocteurs.fr.

"Je bâcle et agis comme un robot"

"Ce matin, j'ai craqué. Comme les 20 jours précédents. Je m'arrache les cheveux, au propre comme au figuré. Je presse les résidents pour finir péniblement ma distribution de médicaments à 10h15 (débutée à 7h15), je suis stressée, donc stressante, et à mon sens, maltraitante. Je ne souhaite à personne d'être brusqué comme on brusque les résidents. Disponible pour personne, dans l'incapacité de créer le moindre relationnel avec les familles et les usagers, ce qui, vous en conviendrez, est assez paradoxal pour un soi-disant lieu de vie", peut-on lire dans le statut de Mathilde Basset. Qui poursuit : "Je bâcle. Je bâcle et agis comme un robot en omettant volontairement les transmissions de mes collègues que je considère comme les moins prioritaires pour aller à l'essentiel auprès des 99 vies dont j'ai la responsabilité."

Car Mathilde Basset, à tout juste 24 ans, a parfois dû s'occuper de près de 100 personnes dépendantes, seule. Aujourd'hui, elle le clame haut et fort, elle ne veut plus faire ce métier tant que ses conditions d'exercice ne s'améliorent pas. "Moi, je rends mon uniforme, dégoutée, attristée", conclut-elle dans son message. Car ces conditions de travail déplorables et leurs répercussions sur les patients ne sont pas l'apanage du Cheylard : des témoignages affluent de toute la France. Des journalistes de l'AFP, qui se sont rendus à l'Ehpad de Desvres (Pas-de-Calais), rendent compte d'une situation similaire, comme l'explique le médecin coordinateur Denis Cousin : "Ce qu'on a appris de l'industrialisation et du taylorisme, on l'applique à l'humain. Serrer un boulon, c'est devenu passer une serviette. Or un vieux, s'il fait quatre fois caca le matin, il a besoin de quatre fois plus d'attention..."

Des salariés "fatigués, usés, épuisés"

Selon une salariée de Desvres, "les résidents ne sortent plus de leur chambre. Alors qu'ils en ont besoin pour sortir de leurs gros coups de cafard, ils viennent aussi beaucoup moins aux ateliers préparés par l'animatrice : sorties, gymnastique, piscine, ateliers manuels, jeux de mémoire, écriture..." Et l'AFP de rappeler les résultats d'une expertise du cabinet Secafi, qui pointent "une population en souffrance" et des salariés qui "se sentent fatigués, usés, épuisés". Le rapport évoque en outre "un manque d'organisation et d'accompagnement dans les divers changements" de la part de la direction.

Ce mardi 30 janvier, c'est la profession tout entière qui proteste. A l’appel de plusieurs syndicats, elle lance une journée de grève nationale, soutenue par les directeurs d’établissements. "C’est une dynamique qui était déjà en route avant mon témoignage. Les soignants se plaignent ! On le voit notamment avec le hashtag #BalanceTonHosto sur Twitter" estime Mathilde Basset. Ce hashtag, lancé fin janvier, a pris une ampleur impressionnante. Les médecins, infirmiers et aide-soignants dénoncent chaque jour des conditions de travail déplorables et de graves défaillances dans le traitement des patients, faute de temps et de moyens.

 

Une situation que la ministre de la Santé Agnès Buzyn essaie de contenir, en promettant de débloquer 50 millions d’euros pour les Ehpad. Une goutte d’eau, pour Mathilde Basset, qui cite une vidéo des blogueurs d’Osons Causer dans laquelle ils ont calculé la part que cela représenterait : le budget des Ehpad étant de 8 milliards d’euros par an, une aide 100 millions d’euros reviendrait à hausser leurs dotations de 1,2 %. "Je m’en réjouis, mais ce n’est pas assez", avoue Mme Basset.

"Une direction qui gère son établissement comme on dirige une entreprise"

Ce que déplore en premier lieu la profession, c’est le manque d’effectifs. "Du personnel part en arrêt de travail ou en congé et n’est pas remplacé", déplore Mathilde Basset. Une situation que Pascal Champvert, président de l’Association des Directeurs au service des Personnes Agées (AD-PA), juge inadmissible : "L’Etat avait promis qu’en 2017, il y aurait entre 8 et 10 professionnels de santé pour 10 personnes âgées. Aujourd’hui, dans des endroits où ce taux est de 6,5 professionnels, il veut supprimer du personnel."

A lire aussi : EHPAD en grève : "Autant de cynisme à l'égard des personnes âgées est insupportable"

Résultat : une absence de relationnel avec les patients, un travail forcément bâclé, de l’anxiété, et un profond mal-être chez les soignants. Un problème passé sous silence, pour Mme Basset. "On constate une vraie désinformation de la part de ceux qui font visiter les établissements aux futurs usagers. On présente les locaux, les différentes pièces, mais on ne dit pas qu’on doit absolument coucher les patients avant 20h30 pour gagner du temps, par exemple", explique-t-elle. Cette absence de dialogue, l’ancienne infirmière l’a également constatée entre les soignants et l’administration : "Il y a un fossé entre la direction, qui gère son établissement comme on dirige une entreprise, et le personnel, qui est là pour prodiguer des soins. Et ce n’est pas compatible."

Mathilde Basset se souvient avoir évoqué cette situation de blocage à la direction des ressources humaines de son établissement. "On m’avait répondu qu’on devait faire avec ce qu’on avait. Et que, de toute façon, la situation était au bord de l’implosion", relate-t-elle. A l’époque, l’infirmière n’a pas tenté de joindre sa direction : "Je savais très bien que devant cette hiérarchie, j’étais impuissante."

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